Eloge du travailleur

2_3_1_Food_rdax_960x259_95L’Homme qui travaille n’est pas un exécutant, un strict exécutant qui fait ce qu’on lui dit de faire, un individu condamné à l’obéissance et à la passivité qui applique à la lettre les consignes qui lui sont données, un robot, voire un appendice de la machine, dépourvu d’intelligence et d’imagination.

Au risque de surprendre et/ou d’agacer ceux dont le travail est précisément de rédiger des prescriptions et/ou de  contrôler qu’elles sont bien appliquées et respectées, je confirme qu’un travailleur ne se contente pas d’appliquer les prescriptions à la lettre.

POURQUOI ? Parce que les prescriptions sont faites pour un réel standard, une situation standard, des conditions environnementales standard, un travailleur standard identique à lui-même à tout moment, sans fatigue, … Or, tout travail est émaillé d’incidents, d’anomalies,  d’évènements inattendus,  de pannes,  de dysfonctionnements,  d’aléas vis-à-vis desquels il n’existe pas de procédure connue et qui impliquent la capacité d’inventer une solution pour « rattraper le coup ». C’est ce que l’on appelle le REEL du travail. Et c’est cette confrontation au réel qui oblige chacun de nous au réaménagement du mode opératoire pour dépasser ces inattendus.

 Donc non, l’Homme qui travaille n’est pas un exécutant, c’est un opérateur qui :

  • Pense, réfléchit, fait appel  à ses connaissances, à son savoir, savoir-faire, à la maîtrise technique
  • Gère des contraintes
  • Adapte son comportement en fonction des variations de la situation de production (panne de machine, dysfonctionnement, rupture de produit, interruption par un appel téléphonique, etc.)
  • S’adapte en permanence au réel qui fait résistance, aux aléas, aux imprévus, aux incidents qui ne manquent pas de se produire (variation de température qui vient impacter la production, d’humidité qui vient ramollir le carton et perturber le fonctionnement de l’emboiteuse, retard de livraison, etc.)
  • Fait appel à son intelligence pratique, à son expérience, à cette sensibilité particulière développée envers sa machine et qui lui permet d’anticiper sur un dysfonctionnement (sensibilité au bruit habituel de la machine par exemple)
  • Décide de la meilleure façon de procéder, fait des choix, des arbitrages
  •  Invente des trucs, fait appel à ses habiletés tacites, à sa créativité, à son ingéniosité, aux ficelles de métier, à des bidouillages, à des débrouillardises en tout genre, pour dépasser les difficultés auxquelles il est obligatoirement confronté dans sa journée de travail.
  • Apprend en agissant.

L’Homme au travail est constamment dans l’action, à la recherche du meilleur compromis entre ce qu’il peut faire, ce qu’il doit faire, ce qui lui semble possible de faire, ce qui lui parait le mieux à faire, pour atteindre les objectifs de production qui lui ont été fixés. L’Homme au travail est un être pensant, doué d’intelligence qui a des besoins fondamentaux d’équité, de développement de soi et d’auto-direction.

Mais tout cela ne se voit pas. Le travail ne se voit pas. Seuls les comportements (ensemble des mouvements qui engagent le corps dans l’espace et dans le temps en réponse à une contrainte ou à une stimulation du monde environnant) et les résultats de l’activité se voient (le nombre de dossiers traités, le nombre de rendez-vous obtenus, le nombre de boites de biscuits produites, le nombre de clients reçus, etc.). Pour réaliser une tâche, atteindre les objectifs fixés, l’opérateur reçoit des informations, mobilise ses sens (audition, vision, toucher, odorat, toucher). Le système nerveux intègre ces éléments et les traite (il va détecter, identifier, rechercher, interpréter, comparer et décider en fonction de son expérience, de ses compétences, de ses apprentissages, de sa mémoire, des règles de métier, des régulations avec les collègues, etc.) pour agir. Ce sont alors ces actions que l’entourage peut voir (postures, déplacements, mouvements, gestes, etc.). L’essentiel du travail ne se voit pas et ne s’observe pas. Le travail ordinaire effectif n’est pas accessible à l’observation directe. Seuls les gestes du travailleur et les résultats de son activité se voient.

On comprend bien alors que « l’évaluation annualisée du travail », n’est en rien une évaluation du travail… mais c’est une autre histoire sur laquelle je reviendrai prochainement.