Le burn-out : une maladie de civilisation ?

Stress-870x320Les nombreuses transformations survenues depuis les années quatre-vingt dans le monde du travail ont eu un effet particulièrement délétère sur les conditions de vie au travail et sur la santé des individus. L’univers professionnel est devenu froid, hostile et exigeant, tant sur le plan économique que psychologique. L’activité humaine est devenue tellement contrainte par des systèmes techniques, des outils de contrôles de plus en plus sophistiqués, de multiples normes,  la montée en puissance du régime de production, et des exigences financières fortes que le travail ne fait plus sens.  Le salarié ne se retrouve plus dans ce système où seules prévalent les quantités, dictées par des managers ambitieux, soutiens zélés trop dévoués aux ordres d’actionnaires qui ignorent tout de ce qu’est le travail. La souffrance au travail s’exprime de plus en plus fortement. Face à l’explosion des cas de burn-out qui touche de plus en plus de salariés, des députés, des médecins du travail, demandent la reconnaissance du burn-out comme maladie professionnelle.

La lecture de l’ouvrage de Pascal CHABOT sur le burn-out[1] m’a inspiré cet article que je souhaite partager avec vous. L’auteur met en cause le développement technologique, qui nous avait promis un monde meilleur avec des machines sensées nous libérer du travail et peiner à notre place. Force est de constater qu’il est, aujourd’hui, soutenu par une logique économique qui cherche à maximiser tous les rendements : réduire les coûts, rogner sur les effectifs, et inventer de nouvelles méthodes de mangement qui assujettissent, contrôlent, pressent, usent les individus et cassent des solidarités.

L’humain n’est pas considéré comme une richesse mais comme une ressource qu’il faut presser au maximum pour en extirper tout son jus, toute son énergie. Il est, de plus, surnuméraire, et donc facilement remplaçable. A cela s’ajoute la peur, un affect profond qu’exploitent certains pour obtenir davantage encore de lui. Le burn-out est la conséquence de ces régimes effrénés.

 Mais plus qu’une maladie individuelle, le burn-out est le révélateur d’un malaise contemporain dû à l’excès, au stress, à la perte de sens, au diktat de la rentabilité, à la perte des valeurs humanistes au sein d’un système technocratique.

 

QUI SONT LES CANDIDATS AU BURN-OUT ?

    • Des personnes consciencieuses, ardentes, dures à la tâche, efficaces, qui font tout ce qu’on attend d’elles et même plus…
    • Qui désirent s’investir, qui ont un goût viscéral pour le travail, et révèlent une puissante mobilisation subjective à travailler
    • Des personnes talentueuses et enthousiastes. La qualité et l’intensité de leur dévouement et investissement professionnel ne font aucun doute
    • Qui croient au travail comme une valeur source d’émancipation
    • Qui font preuve de bonne volonté pour toujours s’adapter au mieux à des contraintes qui ne cessent d’évoluer vers davantage de difficultés dès lors que le sujet donne des signes d’adaptation
    • Qui sont prises au piège d’une adaptation devenue absurde et frustrante
    • Des personnes qui ont trop donné, sans recevoir ce dont elles avaient besoin, oubliant leurs besoins humains fondamentaux (d’autonomie, d’estime de soi, de justice sociale…), s’oubliant elles-mêmes
    • Des fidèles adhérents aux valeurs du XXIème siècle et des soutiens zélés trop dévoués au système
    • Qui n’ont pas su écouter leur corps demander grâce
    • Qui ont oublié la valeur de la vie.

 Les victimes de burn-out ne sont pas des inadaptés du travail (certains définissent le burn-out comme un trouble de l’adaptation) mais, au contraire, des individus de bonne volonté qui s’acclimatent au mieux à des contraintes qui ne cessent d’évoluer vers toujours plus de difficultés dès lors que le sujet donne des signes d’adaptation.

On parle de précarisation subjective pour définir cette volonté de maintenir un salarié dans l’insécurité, l’obliger à lutter en permanence pour son adaptation, créer chez lui un sentiment d’incertitude de façon à obtenir de lui davantage d’investissement, d’efforts, de productivité et un meilleur rendement.

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HISTOIRE DU BURN-OUT

Le terme de Burn-out est du à Herbert J. FREUDENBERGER, psychiatre et psychanalyste, qui a utilisé ce terme, dans les années 1970, sur les soignants de la free clinic de New york avec qui il travaillait auprès de toxicomanes et qui montraient, tout comme lui-même, des signes d’épuisement émotionnel et mental. Ils semblaient comme ravagés par des forces « toxiques » : trop de travail, peut-être trop d’idéalisme, sûrement trop d’investissement. Le burn-out est une maladie du « trop », comme la toxicomanie.

Si le burn-out, à l’origine, affectait surtout les professionnels de l’aide, il s’est par la suite répandu  et affecte dorénavant l’ensemble des catégories sociales.

Pour l’auteur, le véritable ancêtre de la notion de burn-out est l’acédie médiévale qui faisait perdre aux moines leur foi dans le système divin. L’acédie fut pour l’Eglise ce que le burn-out est aujourd’hui au monde de l’entreprise : un affect redouté qui touche l’individu, mais qui sape aussi la foi dans le système.

  • L’acédie n’est pas une paresse comme les autres, une fuite devant l’effort que l’Eglise assimile à un péché. L’acédie est la paresse de Dieu. Elle surprend, parmi les moines, les perfectionnistes de la foi qui ne reculent pas devant un jeûne supplémentaire ni devant un office plus matinal encore.
  • L’acédie s’emparait des meilleurs éléments et des religieux les plus fervents, des moines qui n’ont jamais douté, et qui se trouvent un jour fatigués de Dieu.
  • L’acédie est le burn-out du moine qui affecte sa vie surnaturelle et ses relations avec Dieu, de même que le burn-out contemporain transforme la vie professionnelle et les relations avec l’entreprise.
  • L’acédie est la maladie du « trop », de l’excès de prières qui a raison de la foi. L’acédie nait du surtravail, tout comme le burn-out.

Le burn-out est une nouvelle acédie. Les deux affections débouchent sur la perte de foi :

  • Le moine en vient à douter de l’existence de Dieu
  • Le travailleur remet en cause les valeurs du système auquel il a participé par son ardeur au travail. Il se demande si son existence a pour vocation d’être au service d’un monde gouverné par le profit qui impose aux individus de se soumettre à des diktats élaborés loin de leurs sphères de travail, par des actionnaires qui ignorent tout de ce qu’est le travail. Sa foi en ce système est définitivement ébranlée.

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LES SIGNES DU BURN-OUT  

1. Un épuisement physique et mental

La fatigue du burn-out n’a rien à voir avec les différents types de fatigue habituellement connus

  • Elle est issue du désir de se dépasser, de travailler ardemment pour s’accomplir, quitte à s’oublier
  • Elle peut longtemps être sous-estimée et vécue comme un obstacle à l’efficacité
  • Elle est ainsi fatigue sourde, lancinante : une omniprésente sensation de faiblesse que l’individu cherche à faire taire, en se dopant pour masquer l’épuisement coupable, comme si c’était déchoir que de laisser son corps souffler.
  • La fatigue, d’abord refoulée, devient alors impérieuse. Elle envahit l’être tout entier, physiquement, émotionnellement, intellectuellement. L’individu se sent vidé, exténué et incapable de se détendre et de récupérer. C’est là que la métaphore de l’incendie prend tout son sens : l’individu sent en lui un vide se propager, aussi rapide qu’un feu, aussi étrange qu’une flamme.

Herbert J. Freudenberger[3] traduit le terme » burn-out « par l’expression « brulure interne » : « En tant que psychanalyste et praticien, je me suis rendu compte que les gens sont parfois victimes d’incendie, tout comme les immeubles.  Sous la tension produite par la vie dans notre monde complexe, leurs ressources internes en viennent à se consommer comme sous l’action des flammes, ne laissant qu’un vide immense à l’intérieur, même si l’enveloppe externe semble plus ou moins intacte ».

2. L’isolement

 L’individu qui à ce stade ne supporte plus les conflits ou qui les provoque absurdement sans être capable de les résoudre, en vient à s’isoler toujours plus. Seul il pense pouvoir mieux arbitrer le conflit entre deux parties de lui-même :

    • Une partie qui demande grâce
    • Une autre partie, pleine d’abnégation, qui réclame encore plus d’effort et exige un sursaut d’énergie

3. La dépersonnalisation

  •  L’individu commence à se dédoubler, ce qui s’extériorise par :
    • Le sarcasme, l’ironie, le cynisme (dont la 1ère victime est l’auteur lui-même qui sabote ce qu’il a de précieux, tel un aveu qu’il ne se fait plus d’illusion quant au caractère valorisant de son travail) ou le sentiment d’invulnérabilité, pour certains,
    • La compulsion alimentaire, alcoolique ou sexuelle chez d’autres.
  • L’individu pressent que son moi est divisé par une lutte intestine
  • Son comportement change, ses proches s’inquiètent
  • L’écart se creuse entre la profonde envie de repos et le désir de continuer coûte que coûte
  • La personne, scindée par cet écartèlement se « dépersonnalise ». Elle perd le contact avec elle-même et avec ses besoins.

4. La perte de sens

A la richesse d’une relation forte entre l’individu et son travail fait place l’immense vide de la perte de sens (le pouvoir de travailler fait défaut, la satisfaction de l’effort manque soudain, le sens de l’activité se trouve aboli, réduit à rien, les valeurs personnelles sont mises à mal).

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COMMENT REAGIR ?

Le burn-out n’arrive pas inopinément sans crier gare. Il s’accompagne, sur une période de plusieurs semaines à plusieurs mois, de certains signes d’alerte ou clignotants :

    • La fatigue que le repos ne permet pas de compenser, puis plus tard l’épuisement et avec lui le sentiment d’être vidé, consumé de l’intérieur
    • L’engagement dans le travail qui prend de plus en plus de place : le candidat au burn-out ne compte plus ses heures, redouble d’efforts pour montrer ce dont il est capable, parce qu’il a besoin de reconnaissance
    • L’abandon des activités de loisir pour faire son travail
    • Des troubles de la mémoire, de la concentration, de la logique
    • Le sentiment de ne plus y arriver
    • La tendance à devenir cynique envers son travail, la vie et les autres
    • Le décalage entre ses valeurs personnelles et celles de l’entreprise
    • Le manque d’autonomie, de reconnaissance, le sentiment d’injustice, etc.

 

Face à ces signaux :

  • Écouter son corps, regarder ses réactions, réfléchir à ce que l’on ressent
  • S’arrêter et analyser son propre vécu et ce qui est en train de se vivre
  • Réfléchir à la place du travail dans sa vie : s’il est trop important, rectifier !
  • S’interroger sur le sens à donner à sa vie en général et à sa vie professionnelle en particulier
  • Se recentrer sur ce qui lui importe le plus
  • Consulter votre médecin traitant et votre médecin du travail
  • Se faire accompagner par un spécialiste dans une consultation spécialisée de souffrance au travail.

 

GUERIR DU BURN-OUT

La prise de conscience du burn-out peut se révéler une chance inouïe et inespérée de modifier sa trajectoire de vie avant qu’il ne soit trop tard.

Le burn-out, dit FREUDENBERGER, est « la maladie de celui qui rêve en phase avec les valeurs dominantes de travail, d’argent, d’inventivité, de découverte, d’industrialisation, de surpassement de soi et, finalement, d’imposition au reste du monde des valeurs démocratiques de liberté et des pratiques du commerce. Il est le trouble des fidèles au système, le mal des « croyants », il est le désespoir de ceux qui ont espéré, l’épuisement de ceux qui, pourtant, s’activaient au mieux pour construire la société, et pour s’épanouir sous sa protection ».

Le burn-out est une métamorphose : après s’être rendu compte que sa vie n’a plus de sens et qu’il est dans une impasse, le sujet comprend qu’il doit changer de vie. Il part en guerre contre les croyances et les valeurs dominantes auxquelles il refuse dorénavant d’adhérer. Il s’interroge sur le sens qu’il veut  réellement donner à sa vie.

On peut sortir grandi d’un burn-out. Lorsqu’ils vont mieux, les sujets ne vivent plus leur vie de la même manière. Il n’y a pas de retour à l’identique. Il y a des habitudes qui changent. L’investissement professionnel est modifié. Certains vont modifier leur vie professionnelle, l’orienter différemment après avoir fait un bilan de compétences ou repris des études. D’autres investiront davantage d’autres domaines de leur vie et se tourneront vers de nouveaux centres d’intérêts. Ils prendront plus de temps pour leur vie personnelle et affective. Ils vont s’investir autrement dans des activités qui leur sont essentielles et correspondent davantage à leur moi intérieur profond. Ils vont ainsi modifier l’équilibre vie personnelle – vie professionnelle, les remettre en accord. Un burn-out « réussi » débouche sur une métamorphose. La personne se reconnecte à ce qui fait sens pour elle[4].
C’est ainsi que le burn-out peut devenir une opportunité.

Ne manquez pas la page sur le burn-out : ici 

[1]Pascal CHABOT, Global burn-out, Paris : PUF, 2013, p.35.

[2] Ibid., p.35.

[3] FREUDENBERGER, H. (1987), L’épuisement professionnel : La Brûlure interne. Québec : Gaétan Morin Éditeur, p.3.

[4] Pascal CHABOT, Global burn-out, Paris : PUF, 2013, p.135.